Le Body Mind
Je suis face à ce Psychothérapeute qui durant ses séances m’examinait attentivement, tantôt la texture de ma peau, la qualité générale de ma musculature, ma façon de marcher. Tout cela lui permettait de dire des choses de moi d’une voix à la fois fantaisiste et sévère. Juste en me regardant, il me parle de mon père et de ma mère et de ma relation avec eux. Il décrit mes attitudes générales concernant la vie, l’amour, les relations, le mouvement, le changement et la performance. Avec une précision remarquable, il évoque les types de relations et les styles de comportements que je recherche naturellement et me parle de la façon dont je les aborde. Pour finir, il décrit les principales forces et faiblesses de ma personnalité. Ce qui était effrayant à vivre dans cette expérience, c’est que toutes les observations et les descriptions qu’il faisait, étaient exactes.
Je ne lui avais jamais rien révélé de ma vie. Je cachais profondément la souffrance enfouie de ma mère décédée et de la solitude ressentie au travers de mes relations, de mon système familial. J’essayais de faire comme si tout allait bien. J’étais donc sidérée. Et qu’elle que soit la vérité qu’il démontrait, cela entrait en conflit avec la façon dont j’avais fini par comprendre ma propre nature psychosomatique. Cette interaction avec cet homme qui me perçoit vraiment venait de créer une fissure dans la structure de mes croyances que j’avais fini par croire et identifier comme la « réalité ». J’ai préféré être conciliante, tellement je me sentais devinée. Cela me rendait incapable de fuir devant cet homme qui venait de me faire la démonstration qu’il percevait ce que je vivais, ce que j’avais vécu, l’ampleur de ma souffrance que je pensais pourtant avoir bien camouflée. J’avais eu juste le choix de ne jamais revenir ou de continuer ce travail. J’ai choisi la seconde possibilité saisissant l’opportunité de me sentir enfin reconnue vraiment dans qui j’étais profondément. Ce travail me laissait cette trace de mon existence que je ne pouvais plus nier.
Cette expérience a amené un changement radical dans mon système de croyance sur la pensée que je ne croyais pas reliée au corps. Je pensais que ma pensée n’était que le résultat d’une machine à filtre ne dépendant que de nos croyances, intentions, buts poursuivis, des enjeux. Aucune réalité n’existe en soit ou en soi. Elle révèle que tout comportement témoigne d’une interprétation du monde et tire sa pertinence en fonction du projet. Je m’avouais que cette façon d’interpréter le monde sans réalité corporelle n’était qu’une ballade dans mon cerveau. C’était très addictif comme façon de faire car toujours à la recherche d’un lien d’interprétation qui me renforçait dans le personnage que j’aimais tant joué : celle qui n’est touchée par rien ! J’avais fait des nœuds dans ma tête et cela se durcissait au fur et à mesure à l’intérieur de moi ; Mais ce n’était pas grave puisque je ne le sentais pas.
Jusqu’à ce moment là, j’avais juste un corps qui suivait ma pensée sans qu’on ne lui demande rien. Je lui consacrais le temps que j’avais décidé pour qu’il se comporte et se présente d’une manière qui réponde à mes envies du moment. Je lui ai donc appris à m’obéir… reflet d’une bonne éducation très intellectuelle : on mange parce qu’il est l’heure, on joue après les devoirs, on dort uniquement le soir pour être en forme le lendemain… J’appréciais ce corps lorsqu’il se comportait bien et que j’étais en bonne santé et de bonne humeur et qu’il avait la plastique que j’avais décidée. Je ne supportais pas et ne comprenais pas pourquoi, comme ca, si soudainement il s’effondrait. J’espérais qu’il continue à bien fonctionner mais par moment il m’emmenait dans de profondes angoisses. Je me souviens de mon ancienne belle-mère , assistante en pharmacie, qui m’avait dit qu’il fallait vivre avec ses angoisses et prendre des anxiolytiques si ça devenait gênant. (Si je devenais gênante !) Il m’arrivait parfois, en silence de perdre le contrôle, de me tordre de douleur où je me sentais brisée, fracassée, arrachée dans mes tripes pensant que cela devait être médical et qu’un médicament résoudrait l’affaire. J’étais en colère et impatiente envers mon corps, contrariée s’il tombait malade et que, ce faisant, il ait temporairement anéanti ma vie car il ne guérissait pas à la vitesse que j’avais décidée. Mais j’obéissais à prendre ces produits chimiques que je sentais dégueulasse afin d’accélérer sa guérison. En même temps, j’avais déjà bien remarqué que les bras de mon médecin traitant me faisaient plus d’effet pour ma guérison car il était devenu pour moi une figure d’attachement que je connaissais depuis mon enfance. Je ne voulais juste pas tenir compte de cette information si étrange et qui me faisait devenir si vulnérable en même temps.
Prendre conscience que j’étais mon corps a remis en question énormément de croyance avec la réalité et que ma première réalité c’était moi, mon corps !
Au fur et à mesure de mon enseignement en thérapie reichienne, je n’ai pu remettre en question que je suis mon corps et que mon corps est moi. Force était de constater que mon corps révélait au travers ses formes, son attitude, sa tonicité et la texture de sa peau, mon histoire et mon vécu. J’étais comme un livre ouvert où tout se percevait pour celui qui voulait bien voir, ressentir. Chaque courbe, chaque muscle, chaque attitude, le son de ma voix, racontaient un certain chapitre de cette histoire vécue, une constellation de certaines relations rencontrées. L’imbrication de tous ces événements vécus, de toutes ces relations rencontrées est devenue mon image de moi, était devenu moi. Le thérapeute ne faisait que de me retraduire à moi-même, me rendant à qui j’étais et non plus à ce que je croyais être. Ce thérapeute me traduisait ma vie à partir de mon corps. Il m’a fallu le temps pour adhérer vraiment à ce nouveau paradigme que le corps et l’esprit étaient liés, le temps d’essayer de trouver l’arnaque de ce paradigme qui me permettrait de revenir à mon ancienne façon de fonctionner. Cela nécessitait de renoncer à un grand nombre de croyances et d’habitudes dont j’avais fini par dépendre pour garder la cohérence de mon équilibre instable et surtout de reprendre la responsabilité totale de moi-même.
La bioénergie est une forme de psychothérapie qui traite de la santé émotionnelle et de la maladie du point de vue de l’unité psychosomatique. Elle a apporté d’énormes contributions à la compréhension clinique des relations entre le caractère et la structure physique. La théorie et la pratique de la bioénergie sont le fruit du travail et des croyances de Wilhelm Reich, le pionnier de l’utilisation de processus thérapeutiques qui traitent non seulement des symptômes et les troubles mentaux et émotionnels, mais aussi leurs contreparties somatiques (corps). Ensuite la bioénergie a été conçue par un de ses étudiants, Alexander Lowen et John Pierrakos (que tout le monde connait au travers des 5 blessures qui ne proviennent pas de Lise Bourbeau mais de cet homme).
Le thérapeute en bioénergie identifie une variété de caractères et d’expressions corporelles de malsains et névrotiques. Il diagnostique soigneusement l’état physique et psychologique de son patient et arrive à comprendre comment le corps s’est façonné suivant les évènements vécus et les relations rencontrées. Le thérapeute travaille avec le patient au moyen d’une série d’activités et d’exercices verbaux, psychoaffectifs et physiques de manière à débloquer les zones de tensions, à renforcer les zones de vitalité, à encourager les sources de croissance personnelle et , par conséquent, à dissoudre le comportement malsain. Les traumatismes physiques et émotionnels semblent resserrer et rigidifier les tissus musculaires et fasciaux du corps. Lorsque cela se produit le corps à tendance à sortir d’un état d’alignement naturel et de vitalité pour se retrouver dans un état d’inflexibilité générale et de déséquilibre gravitationnel. En outre, la rigidification continue du corps sert également à limiter la gamme de flexibilité émotionnelle dont le corps sans restriction est capable.
Une personne qui éprouve de la peur, de la colère et/ou de la tristesse a un corps qui se met dans une attitude bien précise et a des grimaces faciales que tout le monde reconnait. Si la personne persiste dans ces expressions et dans la dramatisation de l’événement à traverser, s’installe un schéma corporel qui devient habituel et dont la disposition des muscles se fixe. Certains muscles se raccourcissent et s’épaississent, d’autres sont envahis par le tissu conjonctif, d’autres s’immobilisent par consolidation du tissu concerné. La structure ne pourra pas se libérer juste par une pensée ou une suggestion mentale. Le thérapeute massera le corps en profondeur afin de libérer les muscles et les fascias des émotions et de l’énergie, ainsi permettant au corps d’adopter une posture plus intégrée (libération des cuirasses). Durant ce travail, le patient est encouragé à s’exprimer émotionnellement. Au fur et à mesure que les mains libèrent une tension, le sujet réagit par la tristesse, la peur, la colère, la joie, l’amour et des souvenirs précis qui semblent surgir de nulle part apparaissent. Au fur et à mesure que cela se libère, la personne ressent de plus en plus de confiance à lâcher en conscience ses tensions, ses émotions qui se régulent au fur et à mesure du travail.
Il est étonnant de constater que des émotions et des histoires similaires surgissent lorsque des parties similaires du corps sont libérées chez différents patients.
Lorsque le haut du corps est travaillé, la libération musculaire est souvent accompagnée de forts sentiments de rage et de colère. Les mâchoires libèrent la tristesse. Les hanches libèrent la sexualité. Les épaules semblent invariablement raconter des histoires de fardeaux et de responsabilités stressantes. Il semble que le corps soit comme un grand circuit imprimé : Lorsque certains interrupteurs sont contactés et ouverts, des histoires et des expériences similaires émergent des mêmes parties du corps appartenant à des personnes différentes.
J’ai donc admis que des émotions pouvaient être stockées dans le corps, et qu’il existe un ordre général selon lequel elles se stockent. Au fur et à mesure que je vois les corps se libérer, la structure prendre une autre attitude et des croyances sont remises en question respectant l’écologie de la personne. Ce travail est régi par les lois du vivant. Il est juste à observer à écouter et à le suivre pour que se libère ce qu’il a à libérer dans l’ordre dont il a besoin. Le système corporel se régule de lui-même.
Il existe énormément de techniques qui travaille le bodymind telles le Rolfing, la bioénergétique, l’énergétique reichienne, le shiatsu, la méthode Feldenkrais, la gestalt-thérapie, le yoga, le biofeedback, la biosystémique, la conscience sensorielle.
Je terminerai par une définition du bodymind en prenant pour exemple une organisme unicellulaire, une paramécie par exemple, vivant dans une mare. Cet organisme possède une membrane semi-rigide couverte de cils servant d’organes locomoteurs, un cytoplasme et un noyau. Un corps des plus simples, sans cerveau, sans organes des sens différenciés, sans esprit à proprement parlé. Toutes les réactions biochimiques extrêmement complexes et organisées, permettent à cet organisme d’échanger avec son environnement et lui permettent de survivre. Elle peut aussi enregistrer des évènements stressants et les mémoriser. En cas d’environnement stressant, comme des conditions climatiques, elle peut durcir sa membrane… c’est le bodymind à l’œuvre.
Le bodymind humain n’est ni plus ni moins que cette paramécie. Il existe donc une instance à l’intérieur de moi qui n’a pas besoin d’un cerveau pour vivre. La vie s’opère d’elle-même dans ce corps. Ma conscience peut être comme les cils de la paramécie qui me guide là où mon body a besoin d’aller…
Cécile Winand – 27/05/2022 ©Copyright 2022